Tribune de Madougou : « 𝐂𝐲ri𝐥 𝐑𝐚𝐦𝐚𝐩𝐡𝐨𝐬𝐚 𝐞𝐭 𝐃𝐨𝐧𝐚𝐥𝐝 𝐓𝐫𝐮𝐦𝐩, 𝐝𝐞𝐮𝐱 𝐥𝐨𝐠𝐢𝐪𝐮𝐞𝐬 𝐢𝐧𝐯𝐞𝐫𝐬𝐞́𝐞𝐬 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐬𝐨𝐜𝐢𝐞́𝐭𝐞́ 𝐡𝐮𝐦𝐚𝐢𝐧𝐞 »

Société

« 𝑈𝑚𝑢𝑛𝑡𝑢 𝑛𝑔𝑢𝑚𝑢𝑛𝑡𝑢 𝑛𝑔𝑎𝑏𝑎𝑛𝑡𝑢 » signifie « 𝑢𝑛 ℎ𝑢𝑚𝑎𝑖𝑛 𝑛’𝑎𝑑𝑣𝑖𝑒𝑛𝑡 𝑞𝑢’𝑎̀ 𝑡𝑟𝑎𝑣𝑒𝑟𝑠 𝑙𝑒𝑠 𝑎𝑢𝑡𝑟𝑒𝑠 ». Nous sommes ici dans l’univers des langues bantoues d’Afrique australe : le #zoulou, le #xhosa (langue maternelle du héros Nelson Mandela), mais aussi le swati, le ndébélé, le tswana… Autant de langues, autant de peuples, qui partagent un même postulat intime : « 𝑗𝑒 𝑛’𝑒𝑥𝑖𝑠𝑡𝑒 𝑞𝑢𝑒 𝑝𝑎𝑟 𝑙𝑎 𝑟𝑒𝑙𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑎𝑣𝑒𝑐 𝑙𝑒𝑠 𝑎𝑢𝑡𝑟𝑒𝑠 ».

Vous savez ? Dans la tradition sud-africaine, #Ubuntu guide la manière d’agir. Il encourage la retenue, la responsabilité, et le respect du lien humain, y compris dans les moments difficiles. Il donne de la valeur aux liens. Il rappelle que la vraie force consiste à tenir compte de l’autre. Même lorsque l’on est soi-même brimé jusque dans ses ultimes retranchements. Comme c’est mon cas en ce moment où le droit d’exister malgré tout devient un luxe et le simple droit de se faire soigner par ses médecins tel que le prévoit la loi, n’est pas respecté. Dans de telles situations, résister à la haine est une forme de thérapie. Aucune maladie, pas plus qu’aucune injustice subie n’oblitère mon regard sur mon prochain, fut-il mon persécuteur. Car ils ont tous leur rôle dans ma lumière. Ubuntu c’est cela en pratique !

Dans l’Afrique du Sud post apartheid, Ubuntu inspire une nouvelle forme de justice. En 1996, la Commission Vérité et Réconciliation, dirigée par Monseigneur #DesmondTutu, s’appuie sur cette notion pour réparer sans écraser. Elle choisit la reconnaissance des fautes, l’écoute patiente, la vérité, sans chercher à humilier. Le juge Albie Sachs, à la Cour constitutionnelle, se sert lui aussi de Ubuntu pour défendre la dignité de chacun, encourager des peines justes, et affirmer que chaque être humain mérite une seconde chance.

Dans un échange avec l’un de mes avocats autour des péripéties de ma santé, nous avons été amenés à évoquer la vie carcérale de Mandela. Puis mon conseil m’a informée d’une entrevue à l’allure pour le moins surprenante, entre #CyrilRamaphosa et #DonaldTrump, je me fais volontiers analyste des deux approches. Mon propos opposera donc deux accabits.

Face à la mise en scène intelligemment orchestrée par le Président américain, paraît-il que le Chef de l’État sud-africain avait gardé son self control (maîtrise de soi). Ce leader - grand militant - que j’ai eu le privilège de connaître, m’avait d’ailleurs fait l’honneur de parrainer un webinaire international organisé par le think Tank RM, dès les premières heures de la crise sanitaire liée au Covid 19. J’ai pu cerner de près, à bien d’occasions, l’humanisme de cet homme habituellement pondéré et qui répond sans provocation lors de joutes oratoires. Il avance sans bruit, un tantinet flegmatique, mais avec assurance et cohérence. Quelque vestige de son parcours syndicaliste ?

En tout cas, Ramaphosa n’a pas dérogé à ses principes lorsqu’il a dû affronter les allégations outrageuses de Trump, dont la technique est bien connue et délibérée. Le premier choisit une parole mesurée face aux récriminations ubuesques du second. Son attitude est une incarnation directe de la sagesse de l’Ubuntu, de cet « humain n’advient qu’à travers les autres ». Le Président Ramaphosa honore ainsi une tradition politique ancrée dans la prééminence accordée aux rapports humains, en dépit de la position du curseur de la force.

Le président Trump, en ce qui le concerne, stratège à sa manière, se trouve contraint de justifier, autant qu’il peut, la politique populiste « America first » - priorité donnée à l’Amérique sur les relations internationales - qu’il s’est adjugée. Si on ne devrait pas lui dénier ce droit qui ne manque du reste pas toujours de pertinence, l’histoire de la nation américaine elle-même, fondée sur l’immigration et l’esclavage, lui recommande la nuance. Malheureusement, fidèle à sa rhétorique de distorsion, il assemble des extraits hors contexte et convoque des figures marginales pour en faire des symboles nationaux.

Il instrumentalise la douleur pour alimenter une lecture binaire et racialisée des dynamiques sud-africaines. Il s’agit moins d’ignorer que de simplifier : face à des histoires trop lourdes pour leur cadre mental, certains préfèrent l’amnésie sélective. Ils transforment des tragédies profondes en fables digestes pour leurs opinions publiques, mais insultantes pour ceux qui en portent les séquelles.

Or comprendre l’Afrique du Sud requiert un regard au-delà des images. Il faut revenir à l’épaisseur des décombres et honorer la trajectoire collective que ce pays a forgée au moyen de tant de tribulations. Loin des raccourcis malveillants. Pendant des décennies, l’État sud-africain a organisé une ségrégation raciale codifiée, brutale, totalitaire. Les familles ont été séparées si elles ne sont pas décimées. Les quartiers rasés, les dépouilles dispersées. Soweto, Sharpeville, Robben Island, que de noms liés à une violence d’État méthodique, et à des scènes de domination raciale assumée.

Toute déformation du passé de l’Afrique interpelle chaque Africain et les amis du continent. Quand des puissances étrangères détournent nos luttes et effacent nos morts pour n’y projeter que chaos et ressentiment, notre réponse doit être pédagogique et rappeler nos valeurs endogènes appropriées, tel que je viens de m’y essayer, pour ma part. L’histoire que rapportent les stigmates mérite d’être narrée par ceux qui l’ont vécue, construite, ou en ont héritée.

La parole juste restaure et rend hommage aux disparus et affligés. Elle dessine les lignes de ce que nous refusons de voir trahi. Mais elle ouvre également le chantier de la fraternité internationale. Nul ne vit par lui-même et encore moins ne prospère par lui seul.

Reckya Madougou

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