Bénin

Topanou : l’élection présidentielle, une« formalité »démocratique et non une « fête » démocratique

L’investigateur 8/04/2021 à 12:39

Après une bonne et longue semaine de campagne officielle, les complaintes que l’on entend sont le plus souvent celles d’une autre époque aussi bien en termes d’acteurs que de pratiques. D’abord, c’est la première fois depuis 1991 qu’une élection présidentielle se déroule au Bénin sans la participation active d’un certain nombre d’acteurs politiques majeurs tels que les anciens Présidents de la République Nicéphore Dieudonné Soglo et Boni Yayi, les anciens Présidents de l’Assemblée nationaletels que Bruno Amoussou, Adrien Houngbédji, Idji Kolawolé, Mathurin Koffi Nago, les Présidents de partis tels que Léhady Vinagnon Soglo, Candide AzannaÏ, pour ne citer que ceux-là.Ensuite c’est la première fois qu’il y a une élection présidentielle avec si peu de candidats, six au total répartis en trois duos. Enfin, c’est la première fois que l’argent ne circule pas autant qu’avant durant la campagne. C’est qu’en effet, on avait fini par penser, d’une part, qu’il était inconcevable, saugrenue, voire absurde d’aller à une élection présidentielle sans avoir beaucoup d’argent et, d’autre part, que seuls les riches, réels ou supposés, peu importe l’origine de leur fortune, peuvent gagner une élection présidentielle en République du Bénin.
Les chiffres régulièrement avancés comme cagnotte à constituer pour espérer gagner une élection présidentielle en République du Bénin tournent autour de cinquante à soixante milliards de Francs CFA. Lorsque l’on formule l’hypothèse que les trois premiers candidats arrivés en tête investissent une moyenne de cinquante milliards chacun, soit cent cinquante milliards et que les trois poursuivants investissent, pour leur part, une moyenne de dix milliards chacun, soit trente milliards, cela signifie que, pour une seule élection présidentielle, les six premiers candidats dépensent à eux seuls, la vertigineuse somme de cent quatre-vingt (180) milliards de FCFA auxquels il faut ajouter les plusieurs dizaines de millions dépensées par les autres candidats, soit plusieurs dizaines, puisqu’il y avait souvent une bonne trentaine de candidats. Ainsi donc, plusieurs dizaines de milliards de francs CFA se volatilisaient au Bénin le temps d’une campagne électorale alors même que les problèmes structurels dont la résolution ne nécessiterait pas autant de milliards subsistent et demeurent non résolus, avant, pendant et après les élections.

C’est qu’en effet, au Bénin, l’élection présidentielle est conçue comme une fête de la démocratie et comme toutes les fêtes sociales et culturelles au Bénin (naissance, mariage, décès et autres), elle donne lieu à de folles dépenses. Il est plus qu’impératif d’inverser cette conception au profit d’une nouvelle conception qui fait de l’élection présidentielle une simple « formalité démocratique » car en effet, dans une démocratie, choisir ses gouvernants à échéances régulières relève d’une simple formalité : il faut les oindre de l’onction suprême à travers les élections qui seules confèrent la sacralitédans une République.Pour y parvenir, il faut, d’une part, rationaliser les sources de financement ainsi que les dépenses (I) et, d’autre part, procéder à un reformatage des espritspar de nouvelles pratiques (II).

I / Des dépensesinutilement coûteuseset appauvrissantes

Si les élections coûtent si chères en République du Bénin (non pas qu’elles coûtent forcément plus chères au Bénin qu’ailleurs, mais nous ne nous intéressons ici qu’au cas du Bénin), elles le sont aussi bien pour l’Etat et donc pour le contribuable que pour les candidats. Toutefois, nous n’aborderons pas ici lesdépenses publiques des élections parce qu’elles doivent s’analyser comme des dépenses de souveraineté même si, par ailleurs, elles mériteraient d’être encore plus rationalisées. Et si nous nous intéressons aux dépenses des candidats, c’est surtout pour nous interroger, d’une part, sur la provenance des fonds dépensés et, d’autre part, sur la nature des dépenses effectuées pendant la campagne.
Les principales sources de financement des candidats à l’élection présidentielle en République du Bénin sont au nombre de deux, à savoir, la première, la fortune personnelle du candidatet les soutiens que ses amis, parents et autres peuvent lui apporter et, la seconde, les soutiens toujours intéressés des opérateurs économiques, nationaux et étrangers, aux fortunes parfois douteuses.
De 1991 à 2011, la fortune personnelle des candidats n’avait jamais suffi à financer l’intégralité d’une campagne présidentielle. C’est avec l’élection présidentielle de 2016 que les deux principaux opérateurs économiques du pays, Messieurs Patrice Talon et Sébastien Germain Ajavon ont administré la preuve de leur capacité à financer entièrement sur fonds propres, et encore, leur campagne. En dehors d’eux et depuis 1991, tous les principaux candidats et notamment tous ceux qui ont gagné une élection présidentielle ont été complémentairement financés par des opérateurs économiques. Mais ce qui n’a jamais été explicitement expliqué au Peuple, c’est que ces opérateurs économiques ne sont ni des philanthropes ni des mécènes et que toutes les fois qu’ils soutiennent un ou des candidats c’est en échange de mise en gage de pans entiers de l’économie nationale de sorte que quand c’est leur candidat qui gagne, tous ces pans de l’économie nationale échappent au contrôle de l’Etat à leur profit, ce qui induisaitde facto à l’insu du Peuple souverain, une privatisation progressive de l’Etat ; c’est certainement-là l’une des différences principales avec les systèmes américains et européens de financement privé de la campagne électorale.C’est tellement vrai quesi par malheur, un candidat élu décide de tourner le dos à ses soutiens opérateurs économiques en remettant en cause leurs deals de départ, ceux-ci lui promettent une déstabilisation de tous les instants. C’est pourquoi, nous analysons ces soutiens des opérateurs économiques en termes d’offres publiques d’achathostiles (OPA hostiles).Et pourtant, on pourrait imaginer que les candidats acceptent les soutiens des opérateurs économiques, non pas pour investir dans la campagne mais pour qu’après les élections, ils s’en servent pour réaliser des œuvres sociales (écoles, centres de santé, ponceaux et autres) sur lesquelles il serait mentionné « don de X et de Y » en référence à l’origine des fonds. Ceci, à n’en point douter, modifiera profondément la perception que les citoyens auront de leurs gouvernants : elle n’en sera que plus ennoblie.
En ce qui concerne les principales rubriques de dépenses, elles sont au nombre de deux à savoir, d’une part, « l’achat ou le ralliement des grands électeurs » et, d’autre part, le « porte-à-porte » :on peut voir là une autre différence principale avec les systèmes américains et européens dans lesquels l’argent sert beaucoup plus à la logistique pour les meetings, aux multiples et couteux déplacements, ainsi qu’à la communication sous toutes ses formes (affiches et publicité à la radio, à la télévisionetdans la presse écrite). Si au Bénin l’argent ne servait qu’à cela, il n’y aurait pas eu besoin d’investir autant d’argent dans une campagne présidentielle.
L’achat des grands électeurs se fait quelques semaines avant le vote et préfigure une recomposition du paysage politique. Il existe trois catégories de grands électeurs, la première est composée des députés, des Maires et des conseillers communaux, la deuxième est composée d’anciens Présidents de la République et la troisième est composée de tous ceux qui se considèrent comme des leaders d’opinion de ville, d’arrondissement, de quartier, voire même de villageauxquels il faut ajouter tous les Présidents des centaines de mouvements politiques qui naissent à la veille des élections présidentielles pour disparaître une fois passée l’élection. L’ensemble de ces grands électeurs prennent en otage les électeurs qu’ils prétendent contrôlersur l’ensemble du territoire national. Leur prix d’achat varie en fonction de leur aura et de leur zone d’influence et pour cela ils choisissent le candidat qui leur fait la meilleure offre financière. Il faut reconnaître, à la vérité, qu’une fois ces grands électeurs achetés, ils travaillent à une relative redistribution de leur gain vers les électeurs à la base, soit en nature (distribution de riz, du maïs, d’huile, du savon ou autres), soit en espèces sonnantes et trébuchantes comprises entre quelques centaines et quelques milliers de FCFA. L’achat cumulé de l’ensemble de ces grands électeurs par les candidats qui en ont les moyens se chiffre en plusieurs dizaines de milliards de FCFA.

Quant à l’opération « porte-à-porte », elle n’est rien d’autre qu’une vaste opération illégale d’achat de conscience qui se déroule, qui plus est, la nuit de la veille des élections alors même que la campagne officielle est sensée avoir pris fin vingt-quatre heures auparavant. En principe, le « porte-à-porte » devrait être entendu comme la visite des militants des partis aux domiciles des électeurs durant la période de la campagne pour présenter leurs candidats, leurs partis et leurs programmes.
Si les grands électeurs se font acheter à coup de plusieurs milliards de FCFA, les électeurs à la base, eux, ne coûtent pas grand-chose individuellement (entre deux mille et dix mille francs CFA en fonction des moyens des candidats) même si au final, le montant global réservé à l’opération sur toute l’étendue du territoire et tous candidats confondus, avoisine plusieurs dizaines milliards de FCFA.De l’avis de plusieurs acteurs, observateurs et analystespolitiques, le « porte-à-porte » est très déterminante dans la victoire finale de tout candidat. Mais que le « porte-à-porte » soit plus déterminante dans la victoire finale que « l’achat des grands électeurs »importe peu finalement ;la seule chose qui importe finalement, c’est le coût excessivement élevé qu’induisent ces deux opérations qui n’est pas de nature à renforcer qualitativement la démocratie béninoise.


II / Une nécessaire rationalisation de la vie politique

L’expérience en cours de rationalisation de la vie politique est structurée autour de deux axes à savoir le financement public des activités politiques et la réduction du nombre des candidats à l’élection présidentielle.
En ce qui concerne le financement public de la vie politique, il s’agit d’un acte de souveraineté qui permet de libérer les acteurs politiques de leur dépendance vis-à-vis des opérateurs économiques et, ce faisant, de rétablir l’autorité du Peuple souverain sur la gestion des ressources nationales. Il permet aussi de recentrer les valeurs démocratiques en faisant des seuls sujets en débat, non plus combien d’argent donne tel ou tel candidat, mais ce qu’il propose pour conduire le Peuple vers un mieux-être collectif, c’est-à-dire son programme. Le financement public a été mis en place au Bénin l’année dernière etpour ne prendre que l’exemple des FCBE, ce parti touchera à partir de cette année 2021, grâce à leurs élus communaux, un peu plus de trois cent millions de FCFA. Il gagnera un peu moins d’un milliard en trois ans de 2021 à 2023 et même en consacrant cent millions par an pour le fonctionnement du parti, il restera au moins six cent millions pour aller aux élections législatives de 2023. En obtenant des députés en 2023, le contribuable Béninois lui versera encore plus d’argent ce qui leur permettra de voir venir sereinement les élections générales de 2026. Aujourd’hui le Bloc Républicain et l’Union progressiste sont beaucoup mieux lotis mais les équilibres pourraient être substantiellement modifiés en 2026 avec les élections générales.
En ce qui concerne la limitation du nombre des candidats, elle est pour l’essentiel le fait du parrainage. En fixant à 10% le pourcentage du collège des parrains, soit seize (16) Députés et/ou Maires, dont tout candidat doit se prévaloir, le constituant dérivé a voulu limiter le nombre de candidats à la présidentielle à dix au strict maximum.A la pratique, nous nous retrouvons avec trois duo candidats pour l’élection de 2021 mais l’on pourrait en avoir un peu plus pour l’élection de 2026. Non pas que la limitation des candidats rende nécessairement plus démocratique une élection présidentielle, mais dans le contexte béninois et pour tirer des enseignements des trente dernières années d’expérience démocratique, on peut gager que cette limitation des candidaturesréduirade factol’offre et l’impact de l’argent dans la campagne ce qui contribuera à assainir les mœurs politiques. En effet en limitant de façon aussi drastique le nombre de candidats (10 maximum), on assainit les conditions concurrentielles dumilieu politique et dès lors, on est en droit d’exiger des candidats et de leurs partis qu’ils aient des comportements vertueux. Ainsi par exemple, on pourrait exiger d’eux qu’ils se passent de l’achat des grands électeurs et ils pourront le faire sans craindre d’être victime d’une concurrence déloyale.

On pourrait également exiger d’eux qu’ils se passent des services des mouvements politiques opportunistes et intéressés. Ces grands électeurs n’auront plus d’autre choix, à terme, que d’adhérer à un parti et d’y travailler tandis que les mouvements politiques, eux, n’auront d’autre dessein que de se fondre dans les partis politiques. Il ne serait pas superflu dans ces conditions,d’interdire, à moyen terme, les mouvements politiques. On pourrait enfin exiger d’eux qu’ils ne fassent plus le « porte-à-porte », ce qui ne serait qu’une invitation à respecter la loi.La conséquence immédiate d’une telle initiative serait uneforte abstention conjoncturellemais qui pourrait rapidement devenir, si rien n’est fait, une abstention structurelle. Mais à choisir entre la suppression du porte-à-porte et un fort taux d’abstention, le choix est vite fait, il faut opter pour la suppression du « porte-à-porte ». Ce risque mérite d’être pris,d’abord parce l’électeur imprévisible peut ne pas réagir par l’abstention ; il mérite d’être pris ensuite parce que dans tous les cas, le politique aura tout le temps derrière,derééduquer les électeurs sur le sens du voteet les motivations de la suppression du porte-à-porte ; il mérite enfin d’être pris parce quec’est la seule condition pour l’électeur de reconquérir son droit d’exiger des comptes à ses gouvernants en matière de bonne gouvernance économique.

Néanmoins, il faut avoir conscience que cette réforme n’atteindra pleinement ses objectifs que dans quelques années lorsque tous les acteurs politiques y adhèreront et mettront l’intérêt collectif au cœur des débats de la vie politique. C’est à cette condition, que l’on passera de la conception de la« fête démocratique » à la conception de la« formalité démocratique ».

Par Topanou Prudent Victor,
Maître de conférences de Science politique,
Faculté de Droit et de Science Politique
Université d’Abomey-Calavi



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